Albertine, Guermantes et Swann

Claire. 18. Paris.

This blog deals with Proust's In Search of Lost Time. Do not hesitate to submit quotes, pictures and things about this fabulous writer.
” Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin  de fer, comme les oeufs durs, les journaux illustrés, les jeux de  cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. A un  moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit  pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou  non de dormir (et où l’incertitude même qui me faisait me poser la  question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le  carreau de la fenêtre, au-dessus d’un petit bois noir, je vis des  nuages échancrés dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne  changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a  assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre.  Mais je sentais qu’au contraire cette couleur n’était ni inertie, ni  caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s’amoncelèrent derrière elle des  réserves de lumière. Elle s’aviva, le ciel devint d’un incarnat que je  tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je le sentais  en rapport avec l’existence profonde de la nature, mais la ligne du  chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la scène  matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un village  nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encrassé de la  nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses  étoiles, et je me désolais d’avoir perdu ma bande de ciel rose quand je  l’aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d’en face  qu’elle abandonna à un deuxième coude de la voie ferrée; si bien que je  passais mon temps à courir d’une fenêtre à l’autre pour rapprocher, pour  rentoiler les fragments intermittents et opposites de mon beau matin  écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu. ” (A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, p223-224)
justbeyourself143

” Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les oeufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. A un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l’incertitude même qui me faisait me poser la question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d’un petit bois noir, je vis des nuages échancrés dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu’au contraire cette couleur n’était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s’amoncelèrent derrière elle des réserves de lumière. Elle s’aviva, le ciel devint d’un incarnat que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je le sentais en rapport avec l’existence profonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encrassé de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses étoiles, et je me désolais d’avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l’aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d’en face qu’elle abandonna à un deuxième coude de la voie ferrée; si bien que je passais mon temps à courir d’une fenêtre à l’autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu. ” (A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, p223-224)

justbeyourself143

 
” Quand on aime, l’amour est trop grand pour pouvoir être contenu tout  entier en nous ; il irradie vers la personne aimée, rencontre en elle  une surface qui l’arrête, le force à revenir vers son point de départ et  c’est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous appelons les  sentiments de l’autre et qui nous charme plus qu’à l’aller, parce que  nous ne connaissons pas qu’elle vient de nous. ” (A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, p178)
killer-jellyfish:

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” Quand on aime, l’amour est trop grand pour pouvoir être contenu tout entier en nous ; il irradie vers la personne aimée, rencontre en elle une surface qui l’arrête, le force à revenir vers son point de départ et c’est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous appelons les sentiments de l’autre et qui nous charme plus qu’à l’aller, parce que nous ne connaissons pas qu’elle vient de nous. ” (A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, p178)

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” Je n’étais malheureux qu’au jour le jour. Et c’est trop dire encore.  Combien de fois par heure (mais maintenant sans l’anxieuse attente qui  m’avait étreint les premières semaines après notre brouille, avant  d’être retourné chez les Swann) ne me récitais-je pas la lettre que  Gilberte m’enverrait bien un jour, m’apporterait peut-être elle-même. La  constante vision de ce bonheur imaginaire m’aidait à supporter la  destruction du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas,  comme pour les « disparus », savoir qu’on n’a plus rien à espérer  n’empêche pas de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes ;  des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration dangereuse  se figurent à toute minute, et alors que la certitude qu’il a péri est  acquise depuis longtemps, qu’il va entrer miraculeusement sauvé et bien  portant. Et cette attente, selon la force du souvenir et la résistance  des organes, ou bien les aide à traverser les années au bout desquelles  elles supporteront que leur fils ne soit plus, d’oublier peu à peu et de  survivre — ou bien les fait mourir. ” A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, p160.

” Je n’étais malheureux qu’au jour le jour. Et c’est trop dire encore. Combien de fois par heure (mais maintenant sans l’anxieuse attente qui m’avait étreint les premières semaines après notre brouille, avant d’être retourné chez les Swann) ne me récitais-je pas la lettre que Gilberte m’enverrait bien un jour, m’apporterait peut-être elle-même. La constante vision de ce bonheur imaginaire m’aidait à supporter la destruction du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas, comme pour les « disparus », savoir qu’on n’a plus rien à espérer n’empêche pas de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes ; des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration dangereuse se figurent à toute minute, et alors que la certitude qu’il a péri est acquise depuis longtemps, qu’il va entrer miraculeusement sauvé et bien portant. Et cette attente, selon la force du souvenir et la résistance des organes, ou bien les aide à traverser les années au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus, d’oublier peu à peu et de survivre — ou bien les fait mourir. ” A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, p160.

(Source: llskmquotes)

(Un jour que je lui avais parlé de Mlle Vinteuil, elle me dit :)
“Jamais je ne la connaîtrai, pour une raison, c’est qu’elle n’était pas gentille pour son père, à ce qu’on dit, elle lui faisait de la peine. Vous ne pouvez pas plus comprendre cela que moi, n’est-ce pas, vous qui ne pourriez sans doute pas plus survivre à votre papa que moi au mien, ce qui est du reste tout naturel. Comment oublier quelqu’un qu’on aime depuis toujours ? ” (A l’Ombre des jeunes filles en fleurs)
facethesky:

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(Un jour que je lui avais parlé de Mlle Vinteuil, elle me dit :)

“Jamais je ne la connaîtrai, pour une raison, c’est qu’elle n’était pas gentille pour son père, à ce qu’on dit, elle lui faisait de la peine. Vous ne pouvez pas plus comprendre cela que moi, n’est-ce pas, vous qui ne pourriez sans doute pas plus survivre à votre papa que moi au mien, ce qui est du reste tout naturel. Comment oublier quelqu’un qu’on aime depuis toujours ? ” (A l’Ombre des jeunes filles en fleurs)

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